Placer 1 million d’euros : la vraie question n’est pas “combien ça rapporte ?”
La somme impressionne, mais la mécanique reste la même que pour 10 000 € : tout dépend de trois variables que beaucoup préfèrent oublier :
- le niveau de risque que vous êtes prêt à accepter,
- l’horizon de placement,
- et la façon dont vous allez sortir l’argent (mensuellement ou en capital).
Avant de parler de “combien ça rapporte par mois”, il faut clarifier une chose : un million peut vous rapporter 500 € par mois comme 8 000 € par mois… mais ces deux situations ne racontent pas la même histoire en termes de risque, d’inflation, de fiscalité et de sérénité.
On va donc passer en revue plusieurs scénarios concrets, avec des ordres de grandeur réalistes, et voir ce que vous pouvez espérer, mais aussi ce que vous pouvez perdre. Car non, il n’existe pas de placement “sûr, liquide, garanti à 6 % par an” (si on vous le vend, changez de table… et de conseiller).
Première étape : quel rendement viser vraiment ?
Avec 1 million d’euros, la question n’est pas de “tout exploser”, mais de trouver votre point d’équilibre entre :
- préserver le capital,
- générer un revenu régulier,
- battre (au moins un peu) l’inflation.
À titre indicatif, hors immobilier en direct, voici des fourchettes de rendement annuel brut plausibles aujourd’hui (début 2026) :
- Épargne sécurisée (livrets réglementés, comptes à terme, fonds euros prudents) : environ 2 à 4 %
- Fonds euros dynamiques / obligataires / diversifiés prudents : 3 à 5 %
- Portefeuille diversifié actions/obligations (profil équilibré) : 5 à 7 % sur longue durée, avec des années négatives
- Portefeuille actions plus offensif / ETF monde : 6 à 8 % en moyenne à long terme, mais volatil
- Immobilier locatif (net de charges mais avant impôts) : 3 à 6 % selon le type de biens et la localisation
- SCPI : 4 à 6 % brut, avec fiscalité parfois lourde et risques spécifiques
Maintenant, traduisons ça en euros par mois. Car c’est là que ça devient concret.
Scénario 1 : priorité à la sécurité – combien rapporte 1 million “sans stress” ?
Imaginons que votre objectif soit clair : dormir tranquille. Vous acceptez un rendement modeste, mais vous voulez :
- un capital sécurisé,
- une grande liquidité,
- et des fluctuations limitées.
Vous pourriez par exemple répartir vos 1 000 000 € ainsi :
- 200 000 € sur des livrets et comptes à terme (rendement moyen 3 % brut),
- 800 000 € sur des fonds en euros d’assurance-vie et de PER prudents (rendement moyen 3,5 % brut).
Le rendement annuel théorique serait alors d’environ :
- 200 000 € x 3 % = 6 000 €
- 800 000 € x 3,5 % = 28 000 €
- Total : 34 000 € par an
Soit environ 2 833 € par mois… avant fiscalité.
Côté impôts, si vous êtes au prélèvement forfaitaire unique (PFU 30 % : 12,8 % d’impôt + 17,2 % de prélèvements sociaux) sur les intérêts et plus-values :
- 34 000 € x 30 % ≈ 10 200 € d’impôts et prélèvements
- Revenus nets ≈ 23 800 € par an, soit environ 1 980 € par mois
Pour résumer : avec un profil très prudent, 1 million d’euros peut raisonnablement vous générer autour de 1 500 à 2 000 € par mois nets, sans entamer le capital (en supposant des rendements actuels et une fiscalité standard).
Est-ce que ça bat l’inflation ? Difficilement. Est-ce que c’est confortable ? Oui. Est-ce que c’est sans risque ? Non, mais le risque est surtout lié :
- à l’inflation qui ronge la valeur réelle de votre million,
- et à une éventuelle baisse future des rendements des fonds euros.
Scénario 2 : portefeuille équilibré – viser 4 à 5 000 € nets par mois
Vous êtes prêt à accepter des variations temporaires de votre capital en échange d’un meilleur rendement à long terme. Disons que vous adoptez une stratégie “équilibrée” :
- 40 % sécurisés (fonds euros, obligations prudentes),
- 40 % en actions (via des ETF monde, par exemple),
- 20 % en immobilier papier (SCPI, OPCI) ou en foncières cotées.
Sur le long terme, un tel portefeuille peut raisonnablement viser un rendement annuel brut moyen de 5 à 6 % (avec certaines années à +15 %… et d’autres à -10 % ou plus).
Sur 1 000 000 €, cela donne :
- 5 % brut : 50 000 € par an, soit environ 4 167 € par mois
- 6 % brut : 60 000 € par an, soit environ 5 000 € par mois
En appliquant une fiscalité moyenne autour de 30 % (PFU, hors niches spécifiques) :
- À 5 % : 50 000 € – 15 000 € d’impôts ≈ 35 000 € nets, soit environ 2 900 € par mois
- À 6 % : 60 000 € – 18 000 € d’impôts ≈ 42 000 € nets, soit environ 3 500 € par mois
Cela reste une estimation globale, car la fiscalité peut être optimisée :
- via l’assurance-vie (fiscalité adoucie après 8 ans),
- via le PEA (exonération d’impôt sur les plus-values après 5 ans, hors prélèvements sociaux),
- via le PER (déduction à l’entrée, imposition à la sortie).
Mais le point clé est ailleurs : pour générer 3 000 à 4 000 € nets par mois, vous devrez accepter que la valeur de votre portefeuille bouge. Parfois de -10 % en une mauvaise année (soit -100 000 € sur le papier). Si cette idée vous donne des sueurs froides, votre rendement cible est peut-être trop ambitieux pour votre profil.
Scénario 3 : profil offensif – plus de revenus, plus de volatilité
Admettons maintenant que vous ayez :
- un horizon long (au moins 10 à 15 ans),
- une capacité psychologique à supporter les crises de marché,
- d’autres sources de revenus (salaire, entreprise, immobilier).
Dans ce cas, vous pouvez orienter davantage le million vers :
- 60 à 70 % d’actions (via ETF monde, thématiques, small caps),
- 10 à 20 % d’immobilier (SCPI, foncières, éventuellement crowdfunding immobilier),
- le solde en supports plus prudents (fonds euros, monétaire) pour gérer la liquidité.
Un tel portefeuille peut viser un rendement brut moyen de 6 à 8 % à long terme, avec des écarts annuels importants.
Sur 1 000 000 €, cela donnerait :
- 6 % : 60 000 € par an, soit 5 000 € par mois
- 8 % : 80 000 € par an, soit environ 6 667 € par mois
Après fiscalité (à la louche, 30 % toujours, hors stratégies d’optimisation) :
- À 6 % : ≈ 42 000 € nets/an → 3 500 € par mois
- À 8 % : ≈ 56 000 € nets/an → 4 667 € par mois
En théorie, c’est séduisant. En pratique, vous devez être prêt à voir, certains années :
- votre capital chuter à 800 000 €, voire 700 000 € en cas de crise majeure,
- vos revenus fluctuer si vous vendez des parts pour générer du cash,
- ou accepter de puiser dans le capital les années de forte baisse pour maintenir votre revenu mensuel.
Un point souvent oublié : viser 7 ou 8 % de rendement moyen à long terme signifie accepter des années à -20 % ou -30 % de temps en temps. Statistiquement inévitable, psychologiquement plus compliqué.
Et l’immobilier dans tout ça : combien rapporte 1 million investi en locatif ?
Le réflexe classique : “Avec 1 million, j’achète des appartements et je vis des loyers”. Pourquoi pas, mais avec quelques nuances.
Supposons que vous investissiez 1 000 000 € comptant dans différents biens locatifs (ce que je ne recommande pas forcément en pratique, le levier du crédit étant un outil puissant). Vous visez une rentabilité nette de charges (mais avant impôts) de 4 %.
Vous auriez donc :
- Revenus locatifs nets de charges : 40 000 € par an, soit environ 3 333 € par mois
Ensuite, la fiscalité immobilière vient rogner ce montant. En location nue, imposée à l’impôt sur le revenu + prélèvements sociaux :
- Si vous êtes dans une tranche marginale à 30 %, avec 17,2 % de prélèvements sociaux, l’addition fiscale grimpe autour de 47,2 % sur la part imposable,
- Votre revenu net mensuel peut tomber autour de 1 800 à 2 000 €, selon votre situation précise.
Vous gagnez en revanche sur certains points :
- vous détenez des actifs réels,
- vous pouvez optimiser via le régime réel, voire le LMNP en meublé (amortissements),
- vous pouvez diversifier : résidentiel, commercial, colocation, etc.
Mais il faut aussi intégrer :
- la vacance locative,
- les impayés potentiels,
- les travaux (qui, eux, ne “rapportent” rien à court terme),
- la volatilité des prix de l’immobilier, qui peuvent, oui, baisser.
Un exemple que j’ai vu plus d’une fois : un investisseur avec 1 million injecté dans de l’immobilier “qui devait rapporter 5 % net”, et qui, une fois les taxes, travaux, copropriété et périodes sans locataire passés à la moulinette, se retrouve autour de 2,5 à 3 % réels… sans parler du temps passé à gérer.
Revenu mensuel vs capitalisation : deux logiques très différentes
Autre point clé : voulez-vous vivre des intérêts, ou faire grossir le capital ? L’approche n’est pas la même.
Deux stratégies typiques :
- Stratégie “rente” : vous visez un revenu mensuel régulier, quitte à limiter le rendement et/ou entamer légèrement le capital dans le temps.
- Stratégie “capitalisation” : vous laissez travailler le capital au maximum, et vous ne retirez que ponctuellement (projet, complément de retraite plus tard, transmission, etc.).
Exemple concret : vous placez 1 000 000 € à un rendement moyen net de 5 %, et vous ne retirez rien pendant 15 ans. Capital théorique au bout de 15 ans :
- 1 000 000 € × (1,05)15 ≈ 2 078 000 €
Vous avez doublé votre patrimoine, sans apport supplémentaire. Si, à l’inverse, vous retirez 3 000 € par mois (36 000 € par an), la dynamique change complètement.
Avec un rendement net de 5 % et un retrait de 3,6 % par an, le capital continue de croître, mais plus lentement. Avec un retrait de 6 % par an (60 000 €), vous dépassez ce que le capital produit : à long terme, vous l’épuisez.
C’est exactement pour cela que la fameuse règle des “4 %” (issue des travaux sur les retraits de portefeuille aux États-Unis) est souvent citée : au-delà de 4 % de retrait annuel d’un portefeuille investi en actions/obligations, le risque d’épuiser le capital avant la fin de votre vie augmente fortement.
Ce que 1 million peut raisonnablement vous rapporter par mois
En synthèse, et en restant dans des ordres de grandeur :
- Profil très prudent (sécurité, fonds euros, livrets) : environ 1 500 à 2 000 € nets par mois, capital globalement préservé mais grignoté par l’inflation.
- Profil équilibré (mix sécuritaire, actions, immobilier papier) : environ 2 500 à 3 500 € nets par mois, avec des fluctuations modestes à modérées du capital.
- Profil offensif (actions majoritaires, immobilier diversifié, peu de sécuritaire) : 3 500 à 5 000 € nets par mois possibles, au prix d’une forte volatilité et de risques de baisse temporaires très significatifs.
- Immobilier locatif en direct : autour de 1 800 à 3 000 € nets par mois selon la rentabilité réelle, la fiscalité et la qualité de la gestion.
Et non, 10 000 € nets par mois “sans risque” avec 1 million d’euros n’est pas réaliste dans le monde actuel. Pour atteindre de tels montants, il faut soit :
- accepter un risque extrêmement élevé,
- soit puiser régulièrement dans le capital,
- soit disposer en plus d’un très fort effet de levier (crédit) et prendre les risques qui vont avec.
Les principaux risques à ne surtout pas sous-estimer
Parce que c’est toujours là que les choses se compliquent, un petit récapitulatif des risques majeurs :
- Risque de marché : actions, SCPI, immobilier… la valeur de vos actifs peut baisser, parfois brutalement, sans que vous ayez commis la moindre “erreur technique”. C’est la règle du jeu.
- Risque de taux : remontée des taux = pression sur la valorisation des obligations et de l’immobilier, notamment.
- Risque d’inflation : un million qui rapporte 2 % quand l’inflation est à 3 %… s’appauvrit en silence.
- Risque fiscal : changements de règles (abattements, PFU, niches fiscales) qui peuvent réduire votre rendement net.
- Risque de liquidité : certains supports (SCPI, immobilier en direct, private equity) ne se revendent pas en un clic. Utile à rappeler quand on compte sur “une sortie facile”.
- Risque psychologique : vendre au plus mauvais moment par stress, ou tout miser sur la “valeur à la mode” parce qu’on a lu un tweet inspirant… C’est souvent là que se perdent les pourcentages de rendement théoriques.
Comment bâtir une stratégie cohérente avec 1 million d’euros
Plutôt que de chercher la réponse magique à “combien ça rapporte par mois”, il est plus utile de se poser quelques questions un peu moins sexy, mais bien plus rentables :
- De combien ai-je réellement besoin par mois pour vivre, sans me mentir (ni dans un sens, ni dans l’autre) ?
- Quelle baisse de capital je suis capable de supporter sans paniquer ? 5 %, 10 %, 30 % ?
- Est-ce que je veux prioriser la transmission, ou maximiser ma qualité de vie dès maintenant ?
- Ai-je d’autres sources de revenus qui me permettent de laisser travailler le capital plus longtemps ?
- Sur quels horizons de temps puis-je immobiliser une partie de ce million (5 ans, 10 ans, 20 ans) ?
À partir de là, il devient possible de construire une allocation réaliste, par exemple :
- Une poche de sécurité (6 à 24 mois de dépenses) sur supports très liquides.
- Une poche de rendement modéré (fonds euros dynamiques, obligations, SCPI défensives).
- Une poche de croissance (actions via ETF, immobilier plus offensif, voire private equity pour une petite part).
Et ensuite, seulement ensuite, on répond à la question : “Sur cette base, de combien puis-je me verser par mois sans mettre en péril l’équilibre global ?”.
Parce qu’au fond, 1 million bien géré n’est pas seulement un chiffre qui “rapporte X euros par mois” ; c’est un outil pour acheter quelque chose de plus précieux : du temps, de la liberté de choix, et un peu de sérénité dans un monde qui, lui, ne rapporte jamais de rendement garanti.