Si vous avez déjà signé un contrat d’assurance-vie ou souscrit des parts de SCPI en agence, vous avez sans doute eu cette petite phrase : « Ne vous inquiétez pas pour les frais, c’est dans la durée que votre placement prend tout son sens. » En général, c’est justement au moment où il faudrait commencer à s’en inquiéter.
Frais d’entrée, frais de sortie, commissions de mouvement, droits de garde, frais de surperformance… À la fin, une seule question compte vraiment : qui gagne le plus avec votre argent ? Vous, ou l’intermédiaire qui vous le fait placer ?
On va décortiquer tout ça, calmement, avec des exemples concrets, et surtout des pistes pour reprendre la main sur ces « petits pourcentages » qui font de très grosses différences sur 10, 15 ou 20 ans.
Pourquoi les frais sont le nerf de la guerre
Un placement, c’est une équation simple :
Performance brute – Frais = Performance nette (celle qui compte pour vous)
La plupart des supports de placement communiquent sur la performance brute. Les frais, eux, se cachent dans la documentation, les annexes, les conditions générales, voire dans ce fameux « nous percevons éventuellement des rétrocommissions » noyé dans un paragraphe en taille 8.
Le problème, c’est que :
- Un frais d’entrée, vous le payez immédiatement. 5 % de frais, c’est 1 000 € de frais prélevés sur 20 000 € versés. Votre argent commence à travailler à 19 000 €, pas à 20 000 €.
- Un frais récurrent (gestion, arbitrage, etc.) vous ronge le rendement chaque année. Et l’effet cumulatif sur longue durée est redoutable.
- Un frais de sortie vous « tient » captif. Vous hésitez à bouger, même si le placement n’est plus adapté, parce que sortir vous coûterait cher.
Autrement dit : les frais agissent comme un impôt privé, permanent et souvent invisible. Sauf que cet impôt ne finance ni les routes ni les hôpitaux, mais le chiffre d’affaires de quelques intermédiaires bien placés.
Panorama des principaux frais d’entrée et de sortie selon les placements
Passons en revue les grands classiques. Si vous vous reconnaissez, ce n’est pas un bug.
Les fonds et OPCVM via banque ou assurance-vie
Sur les fonds (OPCVM, SICAV, FCP) distribués par les banques traditionnelles ou dans les contrats d’assurance-vie “grand public”, on retrouve souvent :
- Frais d’entrée : 1 à 5 %, parfois plus sur certains fonds actions ou thématiques. Négociables… mais rarement proposés comme tels.
- Frais de sortie : en général faibles ou nuls, mais certains fonds “à horizon” ou structurés en prévoient.
- Frais de gestion annuels : 1 à 2,5 % par an pour les fonds “classiques”. Pour les fonds profilés ou thématiques, on peut dépasser ça.
- Commission de surperformance : prélèvement supplémentaire si le gérant dépasse un certain indice de référence.
Sur le papier, “ce n’est que 2 % par an”. En pratique, si le marché fait 6 % et que vous touchez 4 %, la banque est ravie, vous un peu moins.
Assurance-vie
L’assurance-vie est un produit fiscalement intéressant, mais extrêmement rentable… pour ceux qui la distribuent mal.
- Frais sur versement : 2 à 5 % en banque traditionnelle. Sur 100 000 €, cela peut représenter entre 2 000 et 5 000 € prélevés d’entrée, avant même que votre capital commence à travailler.
- Frais de gestion du contrat : 0,5 à 1 % par an sur les unités de compte, en plus des frais propres aux fonds sous-jacents.
- Frais d’arbitrage : fixes (par exemple 15 € par arbitrage) ou en pourcentage du montant arbitré (0,5 %).
- Frais de sortie : en général, non. Mais certains vieux contrats prévoient des pénalités en cas de rachat dans les premières années.
Face à ça, on a vu apparaître les contrats d’assurance-vie en ligne, avec :
- 0 % de frais sur versement
- frais de gestion plus bas (0,5 à 0,7 % souvent)
- une large offre d’ETF et de fonds “propres”, parfois moins chargés en frais
La différence n’est pas cosmétique : à horizon 15 ou 20 ans, vous pouvez facilement gagner plusieurs dizaines de milliers d’euros juste en choisissant un contrat moins chargé.
SCPI : les reines des frais d’entrée
Les SCPI (Sociétés Civiles de Placement Immobilier) sont un exemple parfait pour comprendre qui gagne quoi.
- Frais de souscription / entrée : souvent entre 8 et 12 % du montant investi.
- Frais de gestion : inclus dans le rendement présenté (distribution des loyers nette de frais), mais ils tournent souvent entre 8 et 12 % des loyers encaissés.
- Frais de sortie : indirects, via la décote potentielle à la revente, ou des frais de cession/pénalités dans certains cas.
Quand vous investissez 10 000 € dans une SCPI avec 10 % de frais d’entrée, seuls 9 000 € partent réellement dans la “machine immobilière”. Il faut donc du temps pour rattraper ce décrochage initial.
Est-ce que les SCPI sont à éviter ? Pas forcément. Mais il faut savoir que :
- la société de gestion se rémunère largement à l’entrée et à la gestion,
- certains distributeurs prennent aussi leur marge via des commissions,
- et vous, vous êtes payé à l’illiquidité et au risque locatif… avec ce qu’il reste.
Immobilier physique et frais “invisibles”
Quand on parle de frais, on pense rarement à l’immobilier en direct. Pourtant :
- Frais de notaire : 7 à 8 % en ancien, 2 à 3 % en neuf.
- Frais d’agence immobilière : 3 à 8 % du prix d’achat en général.
- Frais de courtage en crédit : quelques centaines à quelques milliers d’euros.
- Pénalités de remboursement anticipé : si vous soldez trop tôt votre crédit.
Ici, tout le monde est servi à l’entrée : État, notaire, agence. Vous, vous commencez à “rentrer dans vos frais” au bout de quelques années de détention. D’où l’intérêt d’avoir une vraie stratégie de durée minimale avant d’acheter et de revendre.
PER, produits retraite, contrats structurés… et la couche de frais en plus
Les produits plus “techniques” type PER, contrats structurés, produits à formule, adorent les couches de frais :
- frais sur versement (comme l’assurance-vie)
- frais de gestion du contrat
- frais liés aux sous-jacents (fonds, ETF, etc.)
- et parfois, frais de sortie ou pénalités en cas de rachat anticipé
Ajoutez à ça la complexité de la formule de rendement, et il devient très difficile de savoir qui gagne quoi et quand. En général, quand le produit est incompréhensible, ce n’est pas pour vous protéger.
Qui gagne le plus avec votre argent ? La chaîne des intermédiaires
Derrière chaque frais facturé, il y a quelqu’un qui se rémunère. Ce quelqu’un, ce n’est pas (uniquement) le gérant du fonds ou la société de gestion.
La chaîne typique ressemble à ceci :
- La société de gestion crée un fonds ou une SCPI.
- Elle le distribue via des intermédiaires : banques, assureurs, plateformes, conseillers en gestion de patrimoine (CGP).
- Elle prévoit des frais de gestion et verse souvent des rétrocommissions aux distributeurs (une part des frais de gestion qui revient à celui qui vous a vendu le produit).
Résultat : plus le produit est chargé en frais, plus il est “intéressant” à distribuer. On vous recommande rarement le fonds le moins cher, mais le fonds qui rémunère le mieux l’intermédiaire. Ce n’est pas toujours caricatural, mais la tentation est forte.
Petit exemple vécu : lors d’un échange avec un conseiller en agence bancaire, je lui demande pourquoi il ne propose pas d’ETF à faible coût dans l’assurance-vie maison. Réponse honnête : « Parce que sur ces supports-là, on ne gagne quasiment rien. » Au moins, les choses étaient claires.
L’impact réel des frais sur la performance : quelques chiffres qui piquent
Reprenons un exemple simple.
Vous investissez 50 000 € sur 20 ans, avec une performance brute de 5 % par an (avant frais). Comparons deux scénarios :
- Scénario A : frais d’entrée 3 %, frais de gestion annuels 2 %
- Scénario B : 0 % de frais d’entrée, frais de gestion annuels 0,5 %
Scénario A :
- 50 000 € – 3 % = 48 500 € réellement investis
- Performance nette annuelle : 5 % – 2 % = 3 %
- Capital au bout de 20 ans : 48 500 € × (1,03)20 ≈ 87 000 €
Scénario B :
- 50 000 € investis entièrement
- Performance nette annuelle : 5 % – 0,5 % = 4,5 %
- Capital au bout de 20 ans : 50 000 € × (1,045)20 ≈ 121 000 €
Différence : environ 34 000 €. Pour la même performance de marché au départ, mais pas les mêmes frais. Ce n’est pas “un petit détail technique”, c’est une partie majeure de votre rendement qui part subventionner un modèle de distribution.
Comment réduire, contourner ou négocier ces frais ?
La bonne nouvelle, c’est que vous n’êtes pas condamné à subir. Il existe plusieurs leviers très concrets.
Refuser les frais sur versement quand c’est possible
Sur l’assurance-vie, le PER, certains contrats de capitalisation :
- Ne plus accepter les 2 à 5 % de frais sur versement en banque traditionnelle. Il existe trop de contrats à 0 % pour justifier de payer ça aujourd’hui.
- Négocier : dans certains cas, surtout si vous apportez un capital significatif, il est possible d’obtenir une réduction partielle ou totale des frais d’entrée.
- Comparer systématiquement avec les contrats en ligne, souvent beaucoup moins chargés.
Première règle : tout contrat avec frais de versement doit être mis en concurrence. Si la personne en face ne veut pas les baisser, il y a de fortes chances que ce soit plus intéressant pour elle que pour vous.
Privilégier les supports à faibles frais : ETF, indices, parts “clean”
Sur la poche financière de votre patrimoine :
- Favoriser les ETF (trackers) indiciels : frais de gestion souvent entre 0,05 % et 0,40 % par an, contre 1,5 à 2,5 % pour beaucoup de fonds actifs.
- Rechercher les “parts clean” de fonds : ce sont des parts de fonds sans rétrocommissions intégrées, donc moins chargées en frais, généralement accessibles via des plateformes spécialisées ou des CGP indépendants réellement “honoraires”.
- Limiter les allers-retours pour éviter les frais d’arbitrage répétés.
On ne gagne pas toujours à être plus malin que le marché, mais on gagne presque toujours à être moins taxé par les frais.
Choisir ses intermédiaires avec soin
Entre un conseiller captif en banque, un CGP rémunéré à la commission, un CGP indépendant facturant des honoraires, et une plateforme en ligne, les incitations ne sont pas les mêmes.
- Banques et assureurs : fort intérêt à vendre les produits maison, souvent plus chargés en frais.
- CGP à la commission : tentation de privilégier les produits qui reversent le plus de rétrocommissions.
- CGP indépendants à honoraires : intérêt (au moins théorique) à optimiser vos frais, puisque leur rémunération vient directement de vous.
- Plateformes en ligne : moins de conseils personnalisés, mais gamme souvent très compétitive en frais.
L’idéal est souvent un mix : utiliser des enveloppes et supports à faibles frais, tout en vous faisant accompagner ponctuellement par un professionnel qui facture clairement ses honoraires, plutôt que cachés dans des commissions.
Adapter la durée de détention aux frais d’entrée
Certains frais élevés peuvent se justifier… si la durée d’investissement suit. Par exemple :
- Une SCPI avec 10 % de frais d’entrée mais un rendement net de 4,5 à 5 % peut retrouver sa pertinence si l’horizon d’investissement est de 10 à 15 ans ou plus.
- Un achat immobilier avec 8 % de frais de notaire s’amortit bien si vous détenez le bien 15 à 20 ans, moins si vous revendez au bout de 5 ans.
La vraie question à se poser : « Avec ces frais d’entrée, combien de temps faut-il pour que l’opération devienne rentable… et suis-je prêt à m’engager sur cette durée ? »
Éviter les produits inutilement complexes
Contrats structurés, produits à formule, montages “innovants” avec frais en cascade… Très souvent :
- ceux qui les conçoivent et les distribuent sont sûrs de leurs revenus,
- vous, vous êtes sûr principalement des frais, rarement des performances.
Une règle simple : si vous ne pouvez pas expliquer clairement à un proche comment le produit gagne de l’argent, qui paie quoi et quels sont les frais à chaque étape… passez votre tour.
Faut-il bannir tous les frais ?
Non. Les frais ne sont pas le mal absolu. Un bon gérant, un bon conseiller, une vraie analyse de marché, une sélection immobilière rigoureuse… tout ça se paye. Et c’est normal.
Le problème n’est pas l’existence des frais, mais :
- leur niveau,
- leur accumulation,
- leur manque de transparence,
- le décalage entre la valeur ajoutée réelle et ce que vous payez.
Accepter de payer 1 % par an sur un portefeuille réellement suivi, optimisé, adapté à votre situation patrimoniale, pourquoi pas. Payer 3 ou 4 % par an tout compris pour un produit standardisé vendu à la chaîne, c’est une autre histoire.
Votre objectif doit être simple : payer des frais alignés sur la valeur que vous recevez, et non sur le confort commercial d’un réseau de distribution.
En résumé : reprendre la main sur vos frais… donc sur votre rendement
À chaque fois que vous signez un contrat ou souscrivez un placement, posez-vous quelques questions très directes :
- Quels sont les frais d’entrée et de sortie ? En pourcentage et en euros.
- Quels sont les frais annuels (gestion, arbitrage, autres) ?
- Qui se rémunère à chaque étage : banque, assureur, CGP, société de gestion ?
- Existe-t-il une alternative moins chargée en frais pour un niveau de risque comparable ?
- Sur 10, 15, 20 ans, quel est l’impact cumulé de ces frais sur ma performance ?
Votre argent travaille dur. Autant qu’il travaille d’abord pour vous, et pas principalement pour la chaîne d’intermédiaires qui gravitent autour. Les frais ne sont pas un détail administratif : ce sont eux qui tranchent, au final, la vraie réponse à la question : « Qui gagne vraiment le plus avec mon argent ? »